Une suite de quelques articles pour les amateurs et amatrices des hyménoptères observables facilement près des maisons et attirés par les « hôtels à abeilles » !
Les plus précoces et les plus remarquables sont sans conteste les xylocopes, ou abeilles charpentières. Comme on va le voir, cela vient en bonne partie de leur mode de vie et de leur aspect. En effet, ces grosses abeilles solitaires entièrement noires et violettes nidifient dans les galeries que les femelles adultes creusent dans le bois vermoulu. Les xylocopes achèvent leur développement larvaire complet dès l’automne, ce qui explique que des adultes peuvent dans des circonstances favorables faire quelques sorties avant l’hiver ! Il est naturellement plus habituel de les voir cette fois dès les beaux jours de janvier dans notre région, les plus précoces à s’élancer dehors étant généralement les mâles. C’était par exemple le cas chez moi aux Auxons le 13 janvier de cette année, par un jour ensoleillé (photographie 1).

On en profite donc pour noter les principales caractéristiques : grande espèce (2 à 3 centimètres, un des plus gros hyménoptères d’Europe), noire avec des ailes à reflets bleus-violacés, grosse tête, thorax hirsute, abdomen luisant… et vrombissement assuré en vol (photographie 2) !

Elles appartiennent à la même famille que nos abeilles mellifères, celles des Apidés ! Chez nous elles sont solitaires, mais dans certaines régions tropicales elles ont tendance à former des communautés.
Trois espèces – sur 4 en France – arrivent jusqu’en Franche-Comté, la plus commune étant la xylocope violacée (Xylocopa violacea), présente même en moyenne montagne ; une autre qui lui ressemble terriblement est nettement plus rare avec quelques stations seulement dans le Jura et le Doubs, c’est la xylocope bancale 1 ou xylocope panard 1 (Xylocopa valga). Enfin, la dernière est nettement plus petite, faisant facilement penser à un bourdon tout noir, la xylocope irisée (Xylocopa iris), rare et d’affinité nettement méridionale.
Faire la différence entre les 2 « grosses » est assez malcommode, sauf si l’on a à faire à un mâle ! En effet, vu de très près ou sur photo (voir photographies 1 & 3) la xylocope violette mâle montre à l’extrémité des antennes les 2 avant-derniers articles (les 11 et 12) colorés en rouge ou orangé, qui sont d’ailleurs souvent un peu déformés, et chez l’autre, rien de semblable ! En y regardant d’encore plus près, on peut constater – c’est valable sur photo en gros plan (ou sous la loupe avec un insecte mort) – que chez la xylocope violacée, le 3° article des antennes (après le scape, l’article 1 basal en contact avec la capsule céphalique, suivi par le pédicelle plus étroit et très nettement plus court), est aussi long que 4+5+6 (photographie 3), alors que chez valga ce serait seulement 3 = 4+5 !

Comment ? Que dites-vous ?
Ah ! oui… comment reconnaître sûrement un mâle ! En effet…
Bien, commençons donc avec cette première remarque : les mâles de ces abeilles sont territoriaux, c’est-à-dire qu’ils « défendent » un territoire contre leurs semblables. Pour ce faire, ils se posent souvent au même endroit pour surveiller leur domaine, et s’envolent chaque fois qu’ils repèrent un mouvement suspect dans les environs pour en chasser l’éventuel intrus, puis reviennent aussitôt en poste. Si c’est la xylocope violette, et que l’on est bien placé, on repère alors facilement les articles rougeâtres (voir ci-dessus) ! Sinon, on peut faire l’hypothèse vraisemblable que c’est l’autre espèce…
Oui, d’accord, dans les circonstances habituelles, ce n’est pas toujours évident d’en distinguer le sexe, sauf peut-être pour certains retraités qui ont du temps devant eux, et encore, mais vous conviendrez que les autres critères sont encore plus délicats sur le vif : il faut compter les articles antennaires, 13 chez le mâle (photographie 3), 12 chez la femelle… ou bien les segments abdominaux, 7 chez le mâle, 6 chez la femelle… ou constater l’absence de brosse de récolte du pollen sur les tibias et tarses postérieurs des mâles. Quant à les attraper pour les compter ou voir de plus près, si les mâles en effet ne piquent pas, eux, les femelles sont par contre bien équipées ! Et bien que l’insecte ne soit absolument pas agressif, si on l’embête, il faut voir…
Bref, rien ne vaut donc une photo de la tête en gros plan, et surtout que l’on puisse bien voir les antennes ! Il est bon de réaliser plusieurs images sous des angles différents. On peut encore espérer que les poils du thorax soient en partie brunâtres ou grisâtres, ce qui peut laisser penser à un mâle, et se souvenir que les femelles sortant des fleurs et se rendant à leur nid ont les brosses des pattes et le dos garnis en principe de pollen. Mais attention, ne pas se fier pourtant à un thorax poudré de pollen : lors de la visite des fleurs de légumineuses ou de lamiacées qui se sont spécialisées pour accueillir les hyménoptères pollinisateurs 2, les mâles comme les femelles ont le dos « brossés » par les étamines…

Jusqu’au milieu de l’été les xylocopes visitent de préférence les grandes fleurs de légumineuses et de lamiacées, les glycines, pois-de-senteur, genêts (photographie 4), baguenaudiers, acanthes… Chez les femelles le pollen est emporté sur les fémurs des pattes postérieures. Ce sont elles qui creusent des galeries dans le bois vermoulu ou des grosses tiges. Lorsqu’elles ont terminé le forage, et laissant tomber les copeaux devant l’entrée, elles vont depuis le fond créer des loges successives, chacune ayant sa dose de pâtée pollinique (pollen + nectar) sur laquelle est pondu un œuf 3, chaque loge séparée de la précédente et de la suivante par une cloison de bois mâché. La larve – apode et ayant l’aspect d’un véritable asticot – consomme cette pâtée et à la fin de la 3° mue s’immobilise et subit une remarquable métamorphose qui la fait ressembler à l’adulte parfait : tout y est (photographie 5), la tête avec les yeux qui se pigmentent en premier, les antennes, les pièces buccales que l’on voit très longues, le thorax avec les embryons d’ailes déjà rembrunies et les pattes, l’abdomen avec ses segments – et l’aiguillon bien visible chez la femelle seulement, pointant vers l’arrière ! L’éclosion donnera l’adulte parfait ensuite, lequel attendra les beaux jours de fin d’année ou du début de la suivante pour sortir de sa loge.

Chez la « petite espèce », la xylocope à reflets irisés (photographie 6, avec un beau reflet bleu sur le premier segment abdominal dorsal), d’un centimètre de moins, tout se passe quasiment de la même manière. Mais elle a nettement tendance à nidifier plutôt dans les tiges sèches de bon diamètre des grandes ombellifères (fenouil, grande férule, chardons…), ou de yuccas et autres, voire dans des troncs vermoulus de petit diamètre… Elle est la plus rare des 3 en Franche-Comté, connue seulement de 5 ou 6 stations et en progression vers le nord… grâce au changement climatique. Curieusement, elle semble avoir l’habitude de découper la tige au-dessus de la zone où elle creuse ses loges… parfois compulsivement (voir film ci-dessous).
Pas d’explication formelle à cette attitude, sinon – et c’est pure spéculation – que la tige réduite de bonne moitié risque moins de se briser au niveau du trou d’entrée et des loges, lesquels représentent évidemment une zone de moindre résistance mécanique. Ce ne serait pas si surprenant, ces hyménoptères sont si subtils…
Il vous reste donc de porter votre attention sur ces abeilles très originales, et pourquoi pas en envoyant par exemple vos observations avec la localité, vos photos (et conserver les individus trouvés morts que nous tâcherons de récupérer d’une façon ou d’une autre) à l’Opie Franche-Comté, pour faire avancer les connaissances comtoises !
À la prochaine
JY
1 – le terme « valga » est apparenté au latin « valgus » et signifie « bancal » ou « difforme », mais on trouve dans la littérature le mot « panard » qui véhicule la même idée, étant relatif à une déformation qui chez les chevaux par exemple se traduit par des pieds tournés vers le dehors…
2 – voir par exemple <https://www.zoom-nature.fr/le-xylocope-et-le-pois-vivace-une-histoire-damour-musclee/>
3 – on dit que chez les hyménoptères le sexe est à la disposition de la mère ! Cela signifie que lors de la ponte, l’OVULE – donc une cellule sexuelle femelle NON FÉCONDÉE – peut, au choix de la pondeuse : (a) soit être mis en contact avec des spermatozoïdes stockés après l’accouplement dans un organe spécial, la spermathèque, et donner après fécondation un ŒUF au sens scientifique du terme, qui chez la femelle d’hyménoptère produira un individu femelle, (b) soit passer devant le canal de la spermathèque fermé donc sans fécondation et rester à l’état d’OVULE, en donnant cette fois un mâle…
Mais attention : les mâles se développent plus vite et sortent les premiers ! Il est donc indispensable qu’ils soient les plus proches de la sortie pour ne pas être obligés de « traverser » la galerie en « piétinant » les femelles encore inachevées ! La mère abeille pond donc très logiquement les œufs (femelles) vers le fond, et les ovules (mâles) du coté de l’issue de la galerie…
Dans la foulée, une conclusion « culinaire » s’impose : quand vous consommez un « œuf » de poule acheté en grand magasin et venant en principe d’un élevage, vous mangez un OVULE puisque non fécondé… mais s’il vient de la basse-cour traditionnelle de votre grand-mère, où siège fièrement un coq, vous consommez alors très certainement un « vrai » ŒUF… au sens scientifique du terme ! Rien ne dit que le goût en soit modifié. Mais souvenez-vous que l’un est en principe destiné in fine à donner un poussin…
Comme l’aurait dit en son temps Pierre Desproges dans sa « minute nécessaire de Monsieur Cyclopède : Étonnant, non ?