Les osmies cornues (Osmia cornuta) sont de sortie par ces beaux jours ! Elles sont parmi les premières abeilles solitaires à apparaître, en principe avec ou juste après les grosses xylocopes violettes ou « abeilles charpentières » que nous avons vues précédemment. Cette osmie est facile à reconnaître à son aspect bicolore, noir profond pour la tête et le thorax, à pilosité rousse plus ou moins vive pour l’abdomen (photos 1 & 2). La femelle mesure environ 1,5 cm de long, un peu plus que le mâle plus étroit. Elle a 2 « cornes » sur la face, pas toujours faciles à voir (photo 1). À la face ventrale de l’abdomen, elle porte une brosse de poils roux vif, destinée à récupérer les grains de pollen, lesquels ne sont pas emportés sur les pattes. Les osmies font en effet partie d’un petit groupe d’abeilles solitaires autrefois fort justement nommées les « gastrilégides » 1, plus savamment maintenant les « mégachilidés » 2. Au retour du butinage, la brosse prend la couleur du pollen, souvent bien jaune, mais qui dépend évidemment de la teinte de la récolte !
Le mâle possède typiquement des poils clairs sur la face, et ils sont roux de l’abdomen, d’une teinte légèrement différente de la femelle. Ils sont les premiers à sortir, et ils virevoltent devant les trous dans le bois ou les tubes de bambous (voir le film) où ils ont passé la mauvaise saison en attendant l’éclosion des femelles un peu plus tardives, avec qui ils tenteront de s’accoupler parfois en véritable essaim, les mâles étant nettement plus nombreux (photo 2 et film).


Les femelles sont d’efficaces pollinisatrices des fruitiers précoces (pêchers, cerisiers, pommiers, groseilliers et cassissiers, etc.). Elles s’installent facilement dans les « hôtels à abeilles », y compris en pleine ville, et ce sont elles qui, par exemple, « calfeutrent » les orifices d’évacuation des fenêtres avec de la terre !
En effet, ce sont des « maçonnes » : les loges dans les tubes sont séparées par de la terre malaxée qu’elles vont rechercher parfois dans des « carrières collectives » ! Dans chaque loge est déposé un mélange assez pulvérulent de pollen et de nectar sur lequel sera déposé un œuf 3. L’asticot à la naissance consommera cette pâtée pollinique pour ensuite s’immobiliser, se nymphoser puis donner un adulte ou imago. La clôture finale en terre de la galerie est plus épaisse, et servira de bouchon solide (photo 2 à gauche et film). En ouvrant le tube longitudinalement, on pourrait donc voir en file indienne les loges et leurs occupants, mais ce serait évidemment destructeur ! L’observation sera par contre facilitée par le dispositif illustré à la photo 3 : ici c’est un système bricolé par l’ami Gérard Riffiod, à savoir une galerie artificielle creusée dans le plan de sciage d’une bûche et débouchant évidemment vers l’extérieur.
Recouverte ensuite par une plaque transparente, on pourra suivre cette fois le développement sans risques, sous réserve bien sûr qu’une osmie soit venue s’y installer ! On peut même dans certains cas observer la présence de parasitoïdes 4 (voir flèches de la photo 4 et agrandissement en cartouche circulaire à gauche) : ce sont ici des asticots de diptères qui se seront alimentés aux dépends d’une larve d’osmie ! À la fin de leur développement, ils se présenteront sous la forme des petits tonnelets bruns caractéristiques que tout le monde connaît… les pupes, analogues aux chrysalides des papillons !

À une prochaine fois pour une nouvelle aventure…
JY
1 – gastrilégides : le terme « gastre », en latin « gaster », signifie « abdomen ». Une traduction possible serait donc « (le pollen est) porté par l’abdomen » ! D’ailleurs, symétriquement, les autres abeilles étaient nommées les « podilégides », du grec « podós » = « pied »… CQFD.
2 – mégachilidés : grande famille d’abeilles solitaires dont les femelles – sauf chez les espèces cleptoparasites… nous y reviendrons à l’occasion ! – ont en commun cette fameuse « brosse » ventrale. Le terme « mégachile » est construit à partir de 2 éléments issus du grec ancien, « mégas », qui signifie « grand » et « kheîlos » la « langue », ceci en référence à la grande taille du dispositif maxillo-labial – ou proboscis – caractéristiques des pièces buccales du type « broyeur-lécheur ». Les mégachiles sont en effet susceptibles de visiter des corolles profondes pour en exploiter le nectar. Beaucoup d’espèces étant inféodées à des plantes devenant de plus en plus rares dans notre agriculture pauvre en variétés, elles sont ainsi en net recul voire ont disparu de régions entières d’Europe (voir P. Rasmont, 2006, <https://www.researchgate.net/publication/237420454> ).
3 – se référer à l’article précédent sur les xylocopes…
4 – une espèce d’insecte est dite « parasitoïde » quand la femelle pond un ou des œufs dans un hôte bien défini puis qu’au stade larvaire ses descendants consomment totalement (et donc tuent) la ou les proies afin de se développer.