Un trou béant s’ouvre dans la nuit au fond du cours de la Loue en pleine ville d’Ornans (Doubs) !


Cette information remarquable m’a été transmise par deux spéléologues comtois renommés, Jacques Riolive – dit « le druide des Malrochers », trop tôt disparu – et Michel Tectot, que je remercie bien volontiers ici de leur confiance.

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la grande faille de la vallée de la Loue a provoqué cette nuit l’effondrement du fond du lit de notre célèbre rivière ! Cette faille centrale est-ouest décrochante, transversale au Massif jurassien, est bien connue des géologues. Cet accident tectonique majeur est déjà la cause des premières pertes du Doubs, en amont de Pontarlier, près de la Cluse-et-Mijoux, au pied du château de Joux. Ces pertes, comme chacun le sait depuis 1910 (à la suite de l’incendie des usines d’absinthe Pernod à Pontarlier), se développent jusqu’en aval du village d’Arçon. Elles absorbent au passage, en période sèche prolongée et par une succession de pertes, la totalité des eaux du Doubs qui rejoint alors par un cours souterrain encore inconnu la résurgence principale de la source de la Loue à Ouhans.

Mais la faille ne s’arrête pas là ! Elle se prolonge vers le sud-ouest, sous la vallée jusqu’à Ornans et bien au-delà, masquée par les alluvions, les éboulis, la végétation, l’urbanisation, les aménagements anthropiques, talus, moulins, routes et chemins ; seul un œil exercé d’hydrogéologue peut le lire dans le paysage.

Cet énorme soutirage karstique est bien là, en plein centre-bourg d’Ornans ! Il est dû à l’évidence à la présence de vastes galeries dont on supposait seulement jusqu’à présent l’existence. Ces cavités ont été évoquées récemment, lors de la journée mondiale de l’eau, justement à Ornans ce 22 mars dernier par les médias, dont la télévision régionale. Ce sont des grottes immenses dont les voûtes se sont brusquement effondrées ici, ainsi qu’on peut le voir sur la photographie prise ce matin même par Jacques Lhommée, président du club photo d’Ornans, avec l’aide technique d’une Icare Aptère.

Ce vide impressionnant a été creusé par la dissolution de la roche calcaire sous l’action des eaux souterraines froides et acides car chargées de dioxyde de carbone. Ce gaz, dont la teneur augmente beaucoup (y compris dans l’air des grottes naturelles du Massif jurassien) à cause des émissions anthropiques est le principal responsable du changement climatique et peut causer bien d’autres graves désordres, tel celui que l’on observe ici.

Ce même phénomène naturel s’était déjà manifesté, en 1986, environ 500 mètres en aval. La faille mesurant alors seulement environ 5 mètres par 1,5 mètre absorbait ce jour-là à peu près les deux tiers du débit de la rivière. Le traçage à la fluorescéine par le Service régional d’aménagement des eaux de Franche-Comté avait démontré que l’eau ressortait du sous-sol par une importante résurgence, la source du Maine, plusieurs kilomètres en amont de Quingey, en rive droite de la Loue.

C’est aussi la même chose qui s’est produite spontanément l’an passé en pleine ville de Besançon, avec l’ouverture d’un gouffre sous la chaussée de la route nationale 57, au droit de la station service de la rue de Vesoul. Cet évènement avait justifié l’arrêt total du trafic routier pendant plus d’une année. Les travaux de reconnaissance, d’exploration, d’études, de topographie souterraine, puis des chantiers BTP de renforcement des parois et des voûtes, de rétablissement des réseaux (d’eaux, de fibre optique…) avaient été longs et onéreux du fait de la complexité des problèmes posés et des nombreuses difficultés à surmonter et à résoudre.

Cette nouvelle faille béante à Ornans ouvre donc d’ores et déjà d’inespérées et intéressantes perspectives d’exploration pour les spéléologues de la région, et constituera à n’en pas douter un sujet d’études scientifiques pour les laboratoires de recherches universitaires, et pas mal d’ennuis à venir pour les collectivités territoriales concernées, les syndicats de gestion des eaux… Pour les spéléologues désormais, du fait de cet effondrement, les études et explorations pourront reprendre, sans qu’il soit nécessaire d’avoir recours aux techniques de la plongée souterraine sub-aquatique qui limitaient techniquement, physiquement et physiologiquement la poursuite des découvertes dans le réseau sous-jacent à la Loue. Ceci permettra peut-être d’accéder aux parties souterraines méconnues des plateaux calcaires karstifiés voisins (voir le livre récent de 2024, « Le karst franc-comtois », par P. Chauve et J. Mudry, hors-série n° 20, Revue scientifique Bourgogne-Franche-Comté Nature, 254 pages, 35 euros).

Ce très vaste hydrosystème karstique draine en effet non seulement les eaux d’infiltrations diffuses, mais aussi celles des principales pertes connues sur un immense secteur, comprenant Bonnevaux-le-Prieuré, Bremondans, Charbonnières-les-Sapins, Épeugney, Étalans, Fallerans, Foucherans, Gonsans, l‘Hôpital-du-Grosbois, Malbrans, Merey-sous-Montrond, Montrond, Passonfontaine, Trépot, Valdahon, etc. Et ce sont aussi les pertes et les gouffres célèbres qui jalonnent les arborescences affluentes de ce réseau, qui ont commencé à être explorés par le Pr Eugène Fournier dès le tout-début du XXème siècle. Depuis lors, ce sont des dizaines de kilomètres de nouveaux conduits pénétrables à l’homme qui ont été découverts, explorés, visités, topographiés, étudiés. De nouvelles découvertes viennent chaque année compléter les connaissances précédemment acquises (voir par exemple la présentation de notre dernière conférence « La géophysique environnementale appliquée aux aquifères karstiques »).

Sans être exhaustifs, citons le gouffre du Leubot à Gonsans, profond de 215 mètres pour plus de 3 500 m de galeries cumulées, les gouffres du Paradis et du Lachenau à Trépot (environ moins 250 m, plusieurs kilomètres de longueur), le gouffre du Vauvougier à Malbrans (idem), les Cavottes, la Belle Louise à Montrond… pour les cavités les plus connues et fréquentées par des adeptes du monde souterrain, venant de toute la France et d’une bonne partie des pays européens voisins.

N’oublions pas l’extraordinaire « inversac » noyé du « Puits de la Brême » à Ornans, véritable « cheminée d’équilibre » hydrogéologique. C’est là un phénomène naturel, émissif en hautes eaux lors de fortes pluies, devenant perte totale de la rivière « La Brême » en période sèche, avant la restitution des eaux par les résurgences des Écoutots et du Maine, 6 à 7 km en aval du village de Cléron, en rive droite de la Loue.

Du fait des altérations graves de la qualité de l’eau par des pollutions (accidentelles et surtout chroniques) à répétition, les poissons ont quasiment disparu au cours de ces dernières décennies. Cet état de fait justifie les alertes et manifestations pour rester plus attentifs au chevet de nos rivières à l’agonie (voir les nombreux articles de Jean-Pierre Hérold sur ce sujet dans les publications de notre site).

De fait, les passionnés de pêche à la mouche qui venaient – de moins en moins nombreux il est vrai – à Ornans depuis toute l’Europe et au-delà, tout comme les amoureux désemparés de la rivière et ses riverains… tous ont désormais « perdu » la Loue !

Et maintenant, que va-t-il se passer ?

Déjà, les promoteurs jubilent de convoitise, promettant des aménagements urbains à la hauteur des enjeux. Qu’en sera-t-il ?

Certains voient déjà une transformation radicale de cet espace « libéré » en parc urbain fleuri, avec une jolie petite rivière artificielle alimentée par pompage dans la nappe phréatique karstique descendue d’un étage.

D’autres encore, sur le modèle de la Vallière à Lons-le-Saunier, ou de la Lizaine à Montbéliard, verraient d’un bon œil la tunnellisation, c’est-à-dire l’enterrement (au sens propre) de ce cours d’eau devenu temporaire afin de pouvoir édifier des immeubles et créer rues et parkings, comme cela a été réalisé au-dessus de tant d’autres rivières qui ne sont plus qu’un vague souvenir, sauf lors des crues éclairs méditerranéennes, catastrophiques comme à Nîmes, on le sait aussi.

A moins que, oui, à moins que profitant de la nuit prochaine, la Vouivre, ce mystérieux reptile féminin endémique jurassien, ailé et mythique tant vanté par notre cher Marcel Aymé, portant toujours à son front l’étincelante et précieuse escarboucle, ce joyau venu du fond des âges, ne sorte subrepticement des entrailles du canyon souterrain pour reboucher ce trou béant et remettre alors la rivière dans son lit ? Nous le saurons le 2 avril au matin !

La Loue au même endroit sous un autre angle le 9 mars 2026, à la fin de la visite naturaliste proposée par la Ligue de protection des oiseaux de Bourgogne-Franche-Comté, après son assemblée générale territoriale matinale © M. Cottet

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