Un couple de « criquets » pas ordinaires…

Texte et photos : Jean-Yves CRETIN

Tout récemment nous avons passé une petite semaine du coté de Vars dans les Hautes-Alpes, avec quelques visites dans des sites que nous n’avions pas revu depuis plusieurs années. Une sorte de pèlerinage.

La montée vers le col de Restefond était au programme – en voiture – avec arrêts fréquents pour les plantes, les insectes, la géologie et les paysages. À près de 2 400 mètres, un peu plus haut que le lac des Essaupres, lors d’un arrêt dans un secteur de pelouse alpine caractéristique, une femelle d’orthoptère se prélasse sur une touffe bien développée d’adénostyle des Alpes. Pas farouche elle se laisse aimablement photographier. II s’agit de Podisma pedestris, le criquet pédestre ou encore miramelle des moraines… une espèce typiquement montagnarde.

Première curiosité, c’est ici un insecte adulte MAIS il est pourtant microptère (1) ! Notez que l’élytre ou tegmina (car c’est ici l’aile antérieure droite qui est en effet visible), d’une teinte rougeâtre, dépasse à peine le bord postérieur du thorax vers l’arrière. À son contact mais juste un peu plus bas en arrière s’ouvre l’organe tympanique droit, donc une des « oreilles » de l’insecte (2). Les segments abdominaux se terminent par l’oviscapte, donc l’organe de ponte des femelles (3). La teinte générale de notre individu, olivâtre avec un peu de jaune ventralement et quelques taches noires ou blanches, est caractéristique. On notera encore à la patte postérieure le fémur margé de rouge et la trace bleue du tibia.

Les bons observateurs auront encore une question : « qu’est-ce-donc qui est rouge vif du coté des pièces buccales ? » Essayez de l’imaginer, et rendez-vous ensuite à la note infra-paginale 4 pour la réponse…

Ces insectes sont des brouteurs de graminées dans les pentes à végétation écorchée d’altitude ou dans les « brousses » d’arbres nains, où les conditions hivernales sont très rudes et les étés ensoleillés à forts écarts thermiques. Si en France on trouve cette espèce assez communément dans le massif alpin, elle est plus rare dans les Pyrénées et exceptionnelle dans le Massif Central. Elle habite également les régions scandinaves et s’étend jusqu’à l’est du continent européen (voir en fin d’article la carte GBIF https://www.gbif.org/taxon/4KPS9#map) : sa répartition est classiquement qualifiée d’arcto-alpine (= boréo-alpine), une situation où les populations sont nettement disjointes, les unes étant présentes dans les régions nordiques y compris en plaine, les autres vers le sud habitant seulement les secteurs montagneux. 

Nous poursuivons l’ascension. À près de 2 600 mètres dans des éboulis sans fin plongeant vers le vide, la végétation n’est plus constituée que par des espèces parfaitement adaptées à l’altitude, le plus souvent prostrées et disséminées. Mais parmi les cailloutis de roches éclatées par l’alternance gel-dégel, l’œil de l’entomologiste repère dans la pente à un bon mètre du bord du chemin un couple de criquets immobiles : « Bon sang ! encore des pedestris… à cette altitude et dans cette pente vertigineuse !»

Photo pas facile, boîtier au bout du bras, ne pas trembler, un pied déjà dans la tombe… mais ça a marché.

Comme on le constate, la femelle est nettement plus grande que le mâle (qui atteint à peine 2 cm !) lequel est typiquement plus fortement coloré et nettement bariolé. La reproduction s’étale de juillet à septembre, et les œufs sont pondus enfoncés dans le sol où la femelle engage totalement son abdomen.

La taxinomie (5) de ce groupe a évolué au cours du temps et des connaissances, et les noms latins et francisés ont également « valsé ». Plusieurs sous-espèces ou espèces (jusqu’à 6 ou 7 !) – sont actuellement décrites dans l’ouest-européen, chacune ayant une répartition exclusive ! Ceci est à mettre au compte de la variation génétique locale ou régionale des populations isolées depuis des dizaines de milliers d’années, car ces espèces, on l’a vu, sont dépourvues d’ailes et se déplacent donc uniquement « à pieds »…

Enfin, chez nous à l’ouest de l’Europe, une espèce appartenant à un autre genre est présente, la miramelle des Alpes Miramella alpina alpina, vivant en Franche-Comté dans les mégaphorbiaies d’altitude du Jura plissé et des Vosges. La coloration est plutôt d’un vert-cru brillant et noir. Là encore existe ce caractère étonnamment microptére.

On doit remarquer encore que cette « originalité » concernant la taille des ailes est finalement assez bien partagée chez de nombreux genres et espèces de criquets ou de sauterelles, et que dans plusieurs cas c’est la femelle seule qui a des ailes réduites ou même absentes ! L’évolution a « joué gros » dans cette affaire, et on imagine donc facilement que les interventions humaines intempestives… ou surtout les modifications si rapides des conditions climatiques vont fatalement poser des problèmes de survie pour pas mal de ces insectes dorénavant « cloués au sol » !

1 – microptère : caractérise un des états possibles de l’aile chez les orthoptères (et autres insectes), de « mikros » petit ou réduit, et « pteron » l’aile. L’aile peut être également totalement absente : c’est l’aptérie (avec le « a » privatif), et chez les orthoptères il est également possible qu’elle soit « plus grande que la normale », c’est la macroptérie.

2 – l’ordre des orthoptères se découpe symboliquement en 2 sous-ordres, les Ensifères  (« sauterelles », « grillons » et « courtilières ») et les Caelifères (les « criquets »). Chez,les Ensifères, les organes tympaniques sont situés sur les tibias antérieurs.

3 – il est court chez les Caelifères et par contre plus ou moins développé en « couteau » ou en « seringue » chez les Ensifères.

4 – ce sont des acariens Thrombididés, avec des représentants ecto-parasites chez les insectes… comme chez les vertébrés, avec les fameux « oûtats » ! 

5 – une intéressante discussion sur le choix le plus judicieux entre « taxonomie » et « taxinomie » est à lire à  l’adresse :

http://jb.lelievre.free.fr/francais/taxinomie_contre_taxonomie.html!

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