Les ripisylves de la Loue, évolution récente

par Jean-Pierre HEROLD

En Juin 2020 ont pris fin les travaux sur les berges de la Loue sur les communes de Chouzelot, Lavans-Quingey et Quingey.

L’intervention de l’EPAGE (Etablissement Public d’Aménagement et de Gestion de l’Eau) Haut Doubs Haute Loue a permis la pose de 5,5 km de clôtures, la création de 8 points d’abreuvements et la plantation de près de 3000 arbres. Ces travaux ont été confiés à France Clôture Environnement et aux Chantiers Départementaux pour l’Emploi d’Insertion. D’ici la fin de l’année des boutures de Saule viendront compléter ce dispositif.

Ce projet d’envergure a pour objectif d’initier l’implantation d’une ripisylve, écosystème riche de boisements de berge, et de limiter l’accès du bétail à la rivière. Ainsi on évite le piétinement des berges, la pollution de l’eau par les déjections et les traitements antiparasitaires. De plus, il s’inscrit dans les missions de l’EPAGE, et fait suite à une première phase de travaux similaires sur 3 parcelles publiques situées à Quingey, Rennes/Loue et Champagne/Loue.

Les travaux de « mise en défens » des berges, c’est-à-dire de leur restauration, ont été financés par l’Agence de l’Eau Rhône-Méditerranée-Corse et le FEADER (Fonds Européen Agricole pour le Développement Rural) dans le cadre de l’appel à projet « investissements non-productifs en faveur des milieux aquatiques » ainsi que l’appel à projet « biodiversité ». Ces travaux ont été réalisés avec l’accord des propriétaires et exploitants agricoles.

Dans le cas des rivières jurassiennes la ripisylve peut former un liseré étroit ou un corridor très large, elle peut avoir été supprimée au profit des cultures ou des prairies de fauche. Elle a été modifiée, transformée au gré des besoins des riverains qui cherchent du bois de chauffage ou bien lors des crues violentes qui arrachent et transportent la végétation créant ainsi des embâcles qui modifient les courants. Il s’agit donc d’un système dynamique avec des périodes de crises et des temps de stabilité qui voient l’installation d’une végétation pouvant paraître permanente.

Cet ensemble de formations boisées, buissonnantes et herbacées est présente sur les rives du cours d’eau ; la notion de rive désignant le bord du lit mineur non submergé à l’étiage. Selon son type d’évolution naturelle ou provoquée par des aménagements, on trouvera toutes les séquences possibles entre le talus abrupt, la grève en faible pente et une végétation qui peut former un rideau infranchissable pour accéder à la rivière.

Une enquête botanique montre la persistance d’espèces autochtones, aulnes, frênes et saules, bien présents formant la strate arborée qui est associée à d’autre espèces qui forment la strate buissonnante formée de plusieurs dizaines d’espèces.

Le développement d’espèces allochtones invasives ou non, aux différents niveaux des strates végétalisées est une évolution récente de la structure des ripisylves.

Citons pour exemple : l’érable negundo, la renouée du Japon, les buddleia, la balsamine des marais, les asters, solidages et vergerettes toutes sont des espèces allochtones, invasives ou non, qui forment des franges tampon très évolutives.

Rappelons que le long de la Loue, rivière du domaine privé classée en première catégorie piscicole, la propriété du terrain s’étend jusqu’au milieu de la rivière. L’entretien des berges est donc de la responsabilité du propriétaire, obligation légale qui n’est presque jamais respectée ! Cependant en aval du pont de Cramans la rivière devient du domaine public jusqu’à sa confluence avec le Doubs. Ce linéaire a subit les travaux de rectification et d’enrochement dans les années 1960, et il présente, maintenant, un lit artificialisé, une reprise de l’érosion régressive et un surcreusement néfaste. La ripisylve en a subi les conséquences et en a perdu de sa diversité.

La ripisylve a des fonctions multiples

La protection des berges contre l’érosion : l’enracinement en profondeur des arbres et des arbustes  permet le bon maintien des berges. Les racines des aulnes en particulier fixent les berges, limitant ainsi l’érosion.

Toutes les essences d’arbres ne sont pas adaptées. Le peuplier sera à éviter en bordure de cours d’eau. En effet, il a tendance à développer ses racines en surface et est rapidement déstabilisé par les crues de la rivière, contrairement au saule et à l’aulne qui ont un enracinement en profondeur.

Des espèces nouvelles se sont implantées et répandues, elles modifient la fonctionnalité du système et perturbent la dynamique des peuplements. Il suffit de voir la renouée du Japon en vallée de la Furieuse en amont de la confluence avec la Loue.

Le ralentissement du courant : la ripisylve offre des “obstacles” à la rivière et dissipe ainsi la force des eaux, limitant l’érosion excessive. Les effets engendrés par la rivière sont en équilibre instable et s’il n’y avait pas cette dissipation, elle serait reportée ailleurs. Pendant les crues, les végétaux brisent le courant et protègent les berges aval d’une érosion trop forte. Les embâcles sont souvent des abris temporaires pour la faune aquatique dont les poissons de grande taille.

La fixation des intrants des terres agricoles : les végétaux et le sol constituent un filtre naturel de la pollution qui arrive à la rivière. Les nitrates, phosphates et molécules phytosanitaires sont fixés par le sol et les plantes puis sont dégradés par les microorganismes, on parle de phytoépuration. C’est le principe des lagunages.

Une bande enherbée doit être respectée sur 5 mètres au minimum selon la réglementation actuelle.  Les végétaux rivulaires prélèvent également les matières organiques directement dans la rivière : les bactéries associées, les diatomées, les algues, les éponges et les mycorhizes participent au processus.

Les zones de ressource et de refuge : la ripisylve est un lieu de ressource de nourriture, un lieu de reproduction, de refuge et de vie pour de nombreuses espèces animales, végétales, terrestres et aquatiques. Les  « froidières » sont les refuges des salmonidés lors des épisodes de canicules, ce sont des sources discrètes dans le lit mineur du cours d’eau souvent cachées sous la végétation, en communication avec la nappe phréatique dont l’eau est à une température bien plus basse que celle de la rivière.

Dans les peuplements végétaux de la vallée cette ripisylve est donc une zone irrégulière et complexe qui est plus variée que celle du lit majeur souvent traité en monoculture. La diversité biologique est forte dans ces franges souvent laissées à l’abandon.

D’autres effets sont également identifiés

L’effet corridor : une certaine continuité de l’écosystème rivière / ripisylve permet de former un couloir qui relie deux biotopes identiques.  Ces formations constituent la Trame Verte et Bleue cartographiée par l’administration. C’est également un repère par exemple lors des migrations d’oiseaux  ou des déplacements des mammifères  associés aux rivières : castor, ragondin, rat musqué, surmulot, tous présents mais discrets.

La production de matière organique : les feuilles mortes, les algues et hydrophytes, dont les renoncules aquatiques en automne,  les bois flottés et autres embâcles de crues sont attaqués par les microorganismes de décomposition et vont former un humus riche qui permettra, en aval, le développement renouvelé de cet écosystème linéaire.

L’ombrage des eaux : l’ombre portée de la ripisylve sur la rivière permet de limiter, l’été, l’augmentation de la température de l’eau. Lors d’une importante eutrophisation, les arbres  privent, en partie, les végétaux aquatiques de soleil, limitant ainsi leur photosynthèse et donc leur développement envahissant.

L’effet brise-vent : comme toute les haies, la ripisylve a également un effet brise vent. Des études ont démontré le gain de production des parcelles agricoles protégées par le vent, même s’il y a une perte, sur les premiers mètres, due à la compétition entre les espèces.

La ripisylve va encore évoluer

La dérive climatique en cours se traduit par la baisse estivale des niveaux de la nappe phréatique d’accompagnement en milieu karstique puis en milieu sédimentaire, qui sont les deux visages de la Loue de l’amont vers l’aval, elle entraîne une déconnexion des végétaux du niveau de l’aquifère, et accompagnée des augmentations synchrones des températures, elle provoque des conséquences dommageables dans les peuplements végétaux. On est donc confronté à une perte des fonctions de la ripisylve mais aussi à une baisse de la productivité du lit majeur cultivé. La profession agricole réclame alors le droit de forer des puits pour alimenter les arrosages des cultures. C’est une évolution controversée qui provoquera à l’avenir des conflits d’usage de l’eau. 

Et malgré tous les intérêts que l’on vient d’énoncer, il y a des agriculteurs qui font, encore, des traitements aux désherbants systémiques le long des rives.

Traitement au désherbant d’une ripisylve et de la bande enherbée rivulaire

Liens :
https ://www.eaudoubsloue.fr/archives/804
http ://cbnfc-ori.org/
http ://www.riverview.fr/Eau-et-riviere/Biodiversite-des-rivieres#Habitats

Autre document de bibliographie : « la flore des montagnes jurassiennes »  Max André et coll. 2005, 360p, ed. NEO éditions Besançon.

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